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Antidouleurs en ultra-trail : ce qu'en dit un ex-pro

29 octobre 2026

L'épisode en vidéo.

Oui, la prise d'antidouleurs en ultra-trail est fréquente, et pas seulement chez les amateurs. Nicolas Martin, vice-champion du monde de trail en 2016 et 2022, aujourd'hui coach et coordinateur de la team Brooks, le dit sans détour : il en a lui-même pris, et « il y a plein de gens qui en prennent ». Pour lui, le problème vient surtout de courses trop dures pour le niveau de préparation de beaucoup de coureurs.

Cet article reprend ce qu'il explique dans l'épisode d'Extraterrien enregistré pendant la semaine de l'UTMB, réalisé en partenariat avec Brooks. On y parle aussi de professionnalisation, de nutrition, de surentraînement, de données et de chaussures.

Antidouleurs en ultra-trail : ce que disent les chiffres

Barth cite une étude menée à l'insu des coureurs : des urinoirs automatiques au départ d'ultras, environ 500 prélèvements, et près de la moitié contenant des anti-inflammatoires ou des antidouleurs.

L'étude des urinoirs

L'étude existe et elle est publiée (Robach et al., 2024). Ses chiffres exacts :

  • 412 échantillons d'urine recueillis chez des hommes, au départ de plusieurs ultras ;
  • 49,8 % contenaient au moins une substance, toutes catégories confondues ;
  • 22,1 % contenaient des anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS), 15,5 % du paracétamol ;
  • dans le questionnaire anonyme rempli par 2 931 coureurs, les déclarations étaient nettement plus basses.

Le « 50 % » correspond donc à toutes les substances détectées, pas aux seuls antidouleurs, mais le constat reste le même. Et ces prélèvements ont été faits avant le départ, ce que Nicolas Martin trouve le plus inquiétant : pendant la course, il ne serait pas surpris que ce soit plus.

Son propre aveu

Il ne jette pas la pierre et reconnaît avoir pris du paracétamol une ou deux fois en course. Lors de sa dernière médaille mondiale, il signale une douleur au genou ; on lui propose directement un comprimé, et deuxième d'un championnat du monde, il le prend. Il admet que ce n'est « pas très éthique », et préfère le dire.

Pourquoi tant de coureurs en prennent

Des courses trop dures pour la préparation

Sa thèse : il n'y a pas autant de coureurs préparés avec assez de progressivité qu'il y a de dossards. Après quatre mois d'entraînement, une douleur qui gêne sans empêcher de courir pousse à prendre un comprimé avant le départ.

Aller plus vite pour la même douleur

Il s'appuie sur le modèle de la « chasse d'eau » de Guillaume Millet, qui décrit l'effort en ultra comme un réservoir dont le niveau, comparable à l'effort perçu, monte et baisse selon ce qui entre et sort (Millet, 2011). L'antidouleur ferait baisser le niveau : on court 0,5 km/h plus vite pour la même sensation. C'est donc, selon lui, une recherche de performance.

La recherche lui donne en partie raison. Chez des cyclistes entraînés, le paracétamol a permis de boucler un contre-la-montre de 16 km plus vite, avec une puissance plus élevée et la même douleur ressentie (Mauger et al., 2010). Il rappelle aussi la force de l'effet placebo, et Barth cite une expérience où des athlètes persuadés de prendre un stéroïde progressaient presque autant que ceux qui en prenaient.

Le risque : masquer un signal

Nicolas Martin est clair : une douleur signale que quelque chose ne va pas, et la masquer augmente le risque de blessure. Les AINS posent en plus un risque pour les reins. Dans un essai randomisé chez des ultra-traileurs, l'ibuprofène a été associé à plus de lésions rénales aiguës que le placebo (38 % contre 26 %), même si l'écart n'était pas statistiquement significatif (Lipman et al., 2017).

Vous préférez l'écouter en courant ? L'épisode complet en audio.

Anti-inflammatoires en course à pied : que dit le règlement ?

Une règle sans sanction ne sert à rien

Le paracétamol et l'ibuprofène ne sont pas sur la liste des produits interdits : un contrôle de l'AFLD ne les recherche pas. L'UTMB, via son programme Quartz, a interdit antalgiques et AINS dans les 24 heures avant et pendant ses courses. Nicolas Martin pointe l'écart entre la règle et les sanctions : une règle non appliquée pénalise « doublement » ceux qui la respectent.

L'éthique comme stade ultime

Pour lui, refuser tout antidouleur, c'est le « stade ultime de l'évolution de l'athlète » : ne compter que sur son corps et son mental. Certains y arrivent à 22 ans, d'autres jamais. Il soutient l'idée, qu'il attribue aux Templiers, de courses sans antidouleurs.

Surentraînement en trail : la séance de moins plutôt que celle de trop

Le cercle vicieux

Il l'a vécu : déficit énergétique, fatigue, puis la conclusion qu'il ne s'entraînait pas assez. Il en rajoute et creuse jusqu'à la chute. Sa règle aujourd'hui : dès que la fatigue dégrade la performance, c'est trop. Il passe plus de temps à freiner ses athlètes qu'à les pousser.

Il cite le cycliste Arthur Vichot, double champion de France sur route, qui a arrêté sa carrière en 2020, à 32 ans, sans retrouver son niveau (certaines sources évoquent un surentraînement, d'autres un virus). Le consensus européen et américain rappelle qu'un vrai syndrome de surentraînement peut demander des mois, voire des années de récupération (Meeusen et al., 2013).

Manger assez, d'abord

Pour lui, le surentraînement en endurance vient souvent d'un manque d'apport énergétique : « on n'a jamais vu une Ferrari qui consommait comme une Clio ». Tadej Pogačar dit rouler en zone 2 à 350 W, soit environ 1 300 kcal par heure et 5 200 kcal sur quatre heures. Manger pendant la sortie sert surtout à ne pas creuser une dette impossible à combler. Le consensus du CIO sur le déficit énergétique relatif dans le sport (REDs) note un recouvrement avec le surentraînement (Mountjoy et al., 2023).

Les glucides : la fin du plafond à 60 g/h

On a longtemps dit qu'on ne pouvait pas dépasser 60 g de glucides par heure. Nicolas Martin explique que cette limite concerne la voie du glucose, et qu'un autre transporteur (GLUT5) fait passer le fructose. La recommandation actuelle va dans ce sens : jusqu'à 90 g/h pour les efforts de plus de 2 h 30, en mélangeant glucose et fructose (Jeukendrup, 2014).

Le sommeil, premier signal

Chez lui, mal dormir était le premier signe. Vient ensuite une phase trompeuse où, suractivé, on dort quatre heures et on se sent bien, jusqu'à la panne. Son conseil de récupération : bien manger, bien boire, bien dormir, « 98 % du job ». Une heure de sommeil en plus vaut mieux qu'une séance de pressothérapie à 22 h.

Professionnalisation du trail : plus de pros, plus d'équité

Du petit cercle de pros à une vingtaine en France

Au début des années 2010, il comptait 5 à 10 professionnels dans le monde. Aujourd'hui, au moins une vingtaine en France vivent du trail ou peuvent réduire leur temps de travail. Il y voit un gain d'équité : sur l'OCC, une quinzaine de coureurs peuvent désormais viser le podium.

Ses mises en garde

  • Ne pas lâcher ses études pour le trail : même talentueux, on ne s'y met pas à l'abri.
  • Passer pro est un moyen, pas un but. Son premier coach le lui disait : un sponsor ne fait pas courir plus vite.
  • Les réseaux sociaux pèsent dans les contrats, parfois plus que les résultats. Pour passer un cap sans communication, il faut un top 5 sur une grande course.

Il cite Thibaut Garrivier, radiologue, cinquième et premier Français de l'UTMB 2025, dont il assurait l'assistance : la preuve qu'on peut encore performer avec un métier exigeant.

Data et chaussures : des outils, pas des pilotes

Le corps, meilleur capteur

Il se dit capable de refaire le même footing d'1 h 20 à 10 secondes près, sans montre. Après six mois avec un capteur de puissance à vélo, il devinait ses watts à 5 W près. Les outils servent à apprendre ses sensations, à éviter de partir trop vite et à aider l'entraîneur à analyser.

Les mousses ont changé le jeu

Pour lui, la vraie révolution des chaussures, ce sont les nouvelles mousses : légères et confortables à la fois, là où il fallait choisir. Moins de douleurs musculaires, donc plus d'entraînement toléré. Il estime qu'il aurait gagné 7 à 8 minutes sur sa Transvulcania avec les modèles actuels. Le poids compte : chaque 100 g par pied augmente la consommation d'oxygène d'environ 1 % (Franz et al., 2012).

Les études citées

  • Franz JR, Wierzbinski CM, Kram R. Metabolic cost of running barefoot versus shod: is lighter better? Medicine & Science in Sports & Exercise, 2012.
  • Jeukendrup A. A step towards personalized sports nutrition: carbohydrate intake during exercise. Sports Medicine, 2014.
  • Lipman GS et al. Ibuprofen versus placebo effect on acute kidney injury in ultramarathons: a randomised controlled trial. Emergency Medicine Journal, 2017.
  • Mauger AR, Jones AM, Williams CA. Influence of acetaminophen on performance during time trial cycling. Journal of Applied Physiology, 2010.
  • Meeusen R, Duclos M, Foster C et al. Prevention, diagnosis and treatment of the overtraining syndrome: joint consensus statement of the ECSS and the ACSM. European Journal of Sport Science et Medicine & Science in Sports & Exercise, 2013.
  • Millet GY. Can neuromuscular fatigue explain running strategies and performance in ultra-marathons? The flush model. Sports Medicine, 2011.
  • Mountjoy M, Ackerman KE, Bailey DM et al. 2023 International Olympic Committee's (IOC) consensus statement on Relative Energy Deficiency in Sport (REDs). British Journal of Sports Medicine, 2023.
  • Robach P et al. Prevalence of drug use in ultra-endurance athletes. Medicine & Science in Sports & Exercise, 2024.

Cet article ne remplace pas l'avis d'un professionnel de santé. Ne prenez pas d'anti-inflammatoires ou d'antidouleurs avant ou pendant une course sans avis médical.

Pour aller plus loin, écoutez l'épisode complet avec Nicolas Martin.

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