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Gérer ses émotions au tennis : la méthode d'Alizé Lim
Pour gérer ses émotions au tennis, Alizé Lim ne cherche pas à moins ressentir : elle réduit le nombre de choix à faire pendant le point et entraîne son attention en dehors du court, par la méditation et l'écriture. Ancienne 135e mondiale en simple, autrice de « Éloge de l'inconditionnel : Témoignage d'une zèbre sur le court » (Vuibert, 2021), elle se décrit comme HPI et hypersensible. Son idée centrale : sur un court, trop de possibilités tue la décision.
Cet article reprend ce qu'elle explique dans l'épisode d'Extraterrien consacré à la maîtrise des émotions sur le court, enregistré pendant notre série autour de Roland-Garros et soutenu par Haier. Il le complète avec ce que dit la recherche.
Gérer ses émotions au tennis : d'où vient le trop-plein
Une sensibilité repérée très tôt
Alizé Lim savait lire à 3 ans, a sauté deux classes et, en CP, s'est mise à écrire de la main gauche pour ne pas s'ennuyer, alors qu'elle est droitière. Elle se souvient surtout d'une sensation : comprendre vite, devoir attendre le groupe, et contenir une forme de chaleur, de frustration ou de colère. Elle parle d'adaptation, de « masquer » et de garder les choses à l'intérieur.
Identifiée enfant, elle n'a pourtant mis des mots sur son fonctionnement qu'adulte, en 2018, en lisant dans un aéroport Trop intelligent pour être heureux ? de la psychologue Jeanne Siaud-Facchin (2008). Elle le gardait sur sa table de nuit et pleurait chaque fois qu'elle l'ouvrait. Une fois l'émotion passée, elle y a trouvé « un mode d'emploi ».
Sportif HPI : ce que dit la science
Le lien entre haut potentiel intellectuel et hypersensibilité émotionnelle est très répandu dans les livres grand public. La recherche est plus prudente. Une revue systématique de 18 études chez l'enfant et l'adolescent (Francis et al., 2016) ne trouve des difficultés émotionnelles ou comportementales associées au haut potentiel que dans certains sous-groupes, selon le niveau de QI notamment. Autrement dit, le profil décrit par Alizé Lim existe, mais il ne vaut pas pour tous les HPI. Ce qui compte pour l'athlète, c'est de connaître son propre fonctionnement.
Le piège de « l'infini des possibles »
Tâche ouverte, tâche fermée
Dans le livre de Jeanne Siaud-Facchin, un passage l'a frappée : la difficulté des profils HPI face aux tâches ouvertes, qui laissent une infinité de réponses, comparées aux tâches fermées. « C'est ce qui m'arrivait en permanence au tennis. »
Son exemple : le retour d'une deuxième balle. En première balle, la vitesse impose de réagir. En deuxième balle, côté avantage, six ou sept options lui venaient en tête :
- une amortie ;
- un retour avancé en revers ;
- se placer loin, ou près ;
- se décaler pour attaquer en coup droit, en inside-out ;
- repousser simplement la balle.
Elle se perdait entre toutes.
Des règles « bêtes et méchantes »
La solution trouvée avec son entraîneur tient en une phrase : quand l'adversaire sert ici, on retourne là, et uniquement là. Une seule réponse par type de service, sans jamais rouvrir les options, parce que « si j'ouvrais un tout petit peu, je partais en live ». Cette règle tient toujours.
La psychologie a un nom pour ce type de plan : les intentions de mise en œuvre, de la forme « si telle situation, alors telle action ». Une méta-analyse de 94 tests (Gollwitzer et Sheeran, 2006) montre qu'elles améliorent nettement l'atteinte des objectifs, en automatisant la réponse au moment où la situation se présente. Le principe rejoint les points d'ancrage d'une biathlète sur le pas de tir, que décrit Marie-Laure Brunet dans notre article sur la façon de gérer la pression en compétition.
Méditation et sport : son outil numéro un en match
Une jauge à remplir avant le match
Son outil principal pour calmer le flot de pensées (le temps qu'il fait, un spectateur, ce qu'il faudra faire demain) est la méditation. Pas sur le court : avant, et régulièrement. Méditer lui fait comprendre le mécanisme, qu'elle peut ensuite réactiver en plein match. Elle le compare à une jauge intérieure : si elle n'a pas médité depuis une semaine, elle n'y a plus accès.
Revenir au corps
Sur le court, entre deux points, elle ramène son attention sur :
- la sensation de ses pieds ou de ses mains ;
- sa respiration, jusqu'à la température de l'air dans le nez ou la trachée.
« Ça me fait descendre en tension, et ça calme la tempête. » Les données vont dans ce sens, surtout pour les sports de précision : la méta-analyse de Bühlmayer et al. (2017) trouve un effet de la pleine conscience sur des indicateurs psychologiques et sur la performance, avec des études encore peu nombreuses et hétérogènes.
Écrire pour vider la tête
Elle distingue deux écritures. L'écriture thérapeutique, dans un carnet, quand ça va moins bien. L'écriture créative, celle de son livre écrit en huit à neuf mois, qui demande d'entrer « dans la zone » comme un match. Barth, lui, écrit 20 à 30 minutes chaque matin pour se débarrasser des « il faudrait » et des « j'aurais dû ». Les effets de cette pratique sont réels mais modestes : la méta-analyse de Frattaroli (2006), sur 146 essais randomisés, trouve un bénéfice moyen faible de l'écriture sur ses émotions.
Pression des parents dans le sport et solitude du circuit
Un sport qui a un côté addictif
Dans son livre, elle parle du tennis comme d'une relation toxique dont on revient toujours. Elle assume le mot « addictif » : la balle, l'adrénaline, les hauts et les bas émotionnels qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Ce qui l'abîmait, c'étaient les jours qui suivaient certaines défaites, à se sentir « comme la plus grosse merde du monde pendant trois jours ».
L'amour conditionné aux résultats
Elle a vu sur le circuit des parents qui conditionnent leur affection aux victoires, avec des scènes de reproches dans la voiture après un match perdu. Pour elle, c'est « malsain et destructeur ». Les entraîneurs interrogés par Gould et al. (2006), dans une enquête auprès de 132 coachs de jeunes joueurs de tennis aux États-Unis, jugeaient que la majorité des parents aident leur enfant, mais qu'environ un tiers nuisent à son développement.
Des amitiés difficiles et un modèle économique fragile
- Les rivales sont aussi des amies : on se confie peu, parce qu'une faiblesse racontée peut se retourner contre soi à 5 partout au troisième set la semaine suivante. Les relations deviennent plus saines après la carrière.
- On finance soi-même son coach et ses voyages : jouer en Inde plutôt qu'en France peut rapporter plus de points, au prix de conditions de voyage parfois rudes. Elle s'est fixé une limite : en Inde, seulement des tournois WTA, mieux encadrés que les ITF.
Revenir sur le circuit avec une identité plus large
Une liste de projets à 30 ans
L'année de ses 30 ans, pendant le Covid, elle met le circuit entre parenthèses. Pas pour arrêter, mais pour cocher une liste établie noir sur blanc : écrire un livre, jouer la comédie, créer des vêtements (elle avait déjà dessiné sa tenue de Roland-Garros 2016 avec Le Coq Sportif). Elle a tout coché, avec des cours de cinéma, des courts-métrages et beaucoup de télévision.
Ne pas tout miser sur le tennis
Elle est revenue sur le circuit avec le même entraîneur. Elle reste stressée avant ses matchs, et c'est normal : « si je stresse pas, c'est que je m'en fous ». La différence se voit après les défaites : elle descend moins bas. Elle l'explique par une identité qui ne repose plus seulement sur ses résultats. À 30 ans, quand on n'a fait que ça et qu'on n'estime sa valeur qu'à travers son classement, tout l'édifice tremble à chaque défaite.
La psychologie du sport décrit ce risque depuis longtemps : une identité athlétique très forte aide à s'engager, mais rend plus vulnérable aux échecs et aux fins de carrière (Brewer et al., 1993). Alizé Lim s'est donné une règle claire : si les défaites la font de nouveau plonger aussi bas qu'avant, elle arrête.
Voyager autrement
Elle ne voyage plus seule, comme à 19 ans en Ukraine ou en Afrique du Sud. Lors de la tournée Guadeloupe et Martinique, plutôt que l'hôtel officiel au bord d'une route, elle a loué avec son coach un logement au bord de la mer : une marche de 20 minutes le matin, la récupération dans l'eau le soir. Le budget est plus élevé, mais elle préfère vivre le circuit moins longtemps et mieux. Pour travailler la confiance qui va avec ce retour, voir aussi notre article sur la confiance en soi dans le sport.
Les études citées
- Brewer BW, Van Raalte JL, Linder DE. Athletic identity: Hercules' muscles or Achilles heel? International Journal of Sport Psychology, 1993.
- Bühlmayer L, Birrer D, Röthlin P, Faude O, Donath L. Effects of mindfulness practice on performance-relevant parameters and performance outcomes in sports: a meta-analytical review. Sports Medicine, 2017.
- Francis R, Hawes DJ, Abbott M. Intellectual giftedness and psychopathology in children and adolescents: a systematic literature review. Exceptional Children, 2016.
- Frattaroli J. Experimental disclosure and its moderators: a meta-analysis. Psychological Bulletin, 2006.
- Gollwitzer PM, Sheeran P. Implementation intentions and goal achievement: a meta-analysis of effects and processes. Advances in Experimental Social Psychology, 2006.
- Gould D, Lauer L, Rolo C, Jannes C, Pennisi N. Understanding the role parents play in tennis success: a national survey of junior tennis coaches. British Journal of Sports Medicine, 2006.
- Siaud-Facchin J. Trop intelligent pour être heureux ? L'adulte surdoué. Odile Jacob, 2008.
Pour entendre la suite, de ses voyages de jeunesse à sa reconversion dans les médias, écoutez l'épisode complet avec Alizé Lim.